Ulaanbaatar Mongolie 2004
Depuis mon premier voyage en Mongolie en 1990, il m'arrivait d'envisager le second.
J'y pensais toujours lorsque je m'occupais de mon jardin, comme si le fait de bêcher m'aidait à penser le monde beaucoup plus petit. Je l'entamais avec mon outil et cette entame avait l'odeur de la steppe mongole! N'était-ce pas là-bas que j'avais senti la terre pour la première fois? Là-bas, cette odeur était celle du globe.
Je me souviens de ce que m'avait dit un pasteur en 1990 : «Lorsque nous plions la yourte pour aller ailleurs on peut voir le cercle de sa trace au sol, mais il suffit d'une ou deux semaines pour que l'herbe repousse et efface la mémoire de notre emplacement. Avec vos maisons en béton, il vous est difficile d'être neuf...».

En juillet 2003, lors de mon second voyage, j'avais entrevu le résultat d'un mouvement de la population; des éleveurs appauvris, ruinés par deux hivers rigoureux tentaient leur survie au nord de la capitale, en espérant du travail. Le nouveau modèle économique allait donc imposer malgré tout à ces nomades la sédentarisation.
Envie d'établir une liste de mots qui définiraient les maux des hommes et de la planète comme mondialisation, exclusion, néolibéralisme, seuil de pauvreté, "naufragés de la ville" (pour emprunter ce terme à Raymond Depardon), etc.
Éclaircir mes intentions entre faire des photographies humanistes ou de la photo humanitaire?

Juin 2004. La ville me fait vite oublier mes intentions. J'ai d'abord pensé faire le "portrait" d'Ulaanbaatar. En commençant par photographier chaque carrefour, poser des repères, jalonner mes promenades, me faire apprivoiser par la ville.
Lire la ville comme on lit un livre d'histoire, besoin du silence qu'impose la lecture.
Puis je rencontrai historiens et urbanistes. Et l'entretien que me donna Madame Dagva Sarantuya, chef de service des urbanistes de la ville d'Ulaanbaatar, m'éclairait où plus exactement enrichissait mon attention. Elle m'ouvrait cahiers et classeurs dans lesquels étaient conservés les résultats de recherches techniques et scientifiques de différentes équipes mongoles, ou étrangères, pour envisager des espaces urbains futurs et tenter de répondre aux besoins d'une population en mutation.
Elle eut la grande honnêteté de me dire qu'il était difficile, voire impossible de projeter une urbanisation de cette zone au nord. Impossible même de recenser la population, estimée dans une large fourchette entre 800 000 et 1 200 000 habitants pour toute la ville. Plutôt que de panser les plaies sans cesse grandissantes, elle était partisane, pour limiter et arrêter l'immigration, d’aider villes et régions d'où partent ceux qui espèrent une vie meilleure à la capitale. Elle m'éclairait, mais ne me donnait aucune direction pour mon propre travail.

Je photographiais avec rigueur et méthode, selon un découpage que me dictait le plan de la ville. Au fur et à mesure de ma progression, je m'autorisais de plus en plus de liberté, de plus en plus d’entorses aux règles de départ. Je passais à côté d'immenses quartiers encadrés de rues et avenues qu'il me fallait visiter d'une manière aléatoire. La ville avait quelque chose d'uniforme dont je ne me lassais pas. Il y avait mes rencontres quotidiennes avec le paysage. Maintenant il y a les photographies, comme les traces d'une quête indéfinissable. Chaque cliché abolissait un peu plus l'idée d'un ailleurs lointain et me rapprochait d'un "chez moi" tout aussi indéfinissable.

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