Un homme de quarante ans

Un homme de quarante ans circulait dans le buffet de la gare, cherchait-il quelqu'un? Il était assis au bar devant une menthe à l'eau. Pour avoir bonne haleine? Presque chauve, bronzé, chemise rose à manches courtes, une sacoche dans une main, la veste sur les genoux, mocassins noirs et chaussettes blanches. Je le regardais et superposais son visage avec le souvenir d'une photographie oubliée sur mes planches-contact.
Il y a longtemps il avait été un jeune homme très séducteur. Je l'avais photographié à sa demande avec sa petite amie, une poupée Barbie grandeur nature. Il s'était assis dans un fauteuil face à l'objectif, les jambes ouvertes. Elle était restée debout derrière lui comme une toile de fond.
J'essayais de voir en un éclair le nombre de paires de mocassins qu'il aurait usé depuis, le nombre de rideaux de fond? Que faisait-il maintenant? Qui lui repassait ses chemises roses?
Aurait-il été mort que je ne l'aurais jamais su? Alors je pensais à tous ceux que j'avais croisés depuis ma naissance, sans en faire un inventaire précis. Et je ne comprenais toujours pas le sens de la vie. L'amour, la violence, le désir...? Je me mis à penser à ceux que je n'avais pas encore rencontrés. J'eus soudain la sensation d'un vertige horizontal. Je me sentais aspiré, rassuré par ce vide devant moi dans lequel je ne pouvais pas tomber.

©1992 Felipe Martinez