Paysage 2

Je circulais dans mon histoire, me perdais dans des pensées matinales jusqu’à m’embourber dans quelques sentiments angoissants. Je voyageais par projection entre le passé et le futur. J’envisageais ma vieillesse, je la sentais proche et pouvais dire avec certitude qu’elle arriverait demain.
J’arrivai à la gare tout en me réveillant avec difficulté, la lumière était printanière, j'avançai dans mes pensées pour aboutir à l'idée de ma propre mort!
Autour de moi dans le bureau de tabac je cherchai la monnaie afin d’acheter un paquet de cigarettes, un carnet de timbres. Je regardai une jeune fille devant l’étalage de magazines de mode. Je ne vis que sa nuque sous ses cheveux noués et attachés en désordre. Je ne lui prêtai qu'une attention fujitive.
Quelques instants plus tard, au buffet devant un café noir que je pris soin de remuer longuement après l’avoir sucré, un homme à la chevelure blanche vint s’accouder au zinc. Il me semblait bien plus vivant que moi. Son âge avait de la transparence, de l’absence, je ne sais pas comment dire. L’image de cet homme me fit sourire et mon angoisse s’estompa dans le brouillard aveuglant et poussiéreux de ma mémoire. Certains matins il ne faut peut-être pas faire d’efforts pour tenter d’exister.
Je marchai lentement sur le quai en attendant mon train. La jeune fille aux cheveux désordonnés me doubla, je vis ses yeux sous des sourcils légèrement épilés et parfaitement dessinés. Puis j’appréciai sa démarche très orientale. Jean’s en toile marron serré à la taille et très moulant. J’emboîtai son pas pour sortir de ma nuit, je la regardai comme j'ai parfois plaisir à entendre la sonnerie d'un réveil qui me sort d'un mauvais rêve.
Elle s’arrêta, me regarda et vint vers moi une cigarette neuve entre les doigts:
- Avez-vous du feu, me demanda-t-elle?
Je lui tendis un briquet que je sortis de ma poche sans lui dire un mot. Le temps d’allumer la flamme, d’aspirer, je regardai son visage aux traits si fins, sa peau à l’apparence si douce. L’harmonie qu’elle dégageait me réconciliait avec la montagne de secondes qui ferait de moi un vieillard.
Et durant l’usure de ces instants j’allais avoir la possibilité de chanter en silence le souvenir de cette jeune fille.

©1994 Felipe Martinez