L'Océan 2

En regardant la carte géographique de la Bretagne, on imagine facilement arriver à la pointe de Penmarc'h au pays Bigouden et voir l'immense étendue dans un angle largement ouvert. On ne sait pas qu'elle donne une fausse indication car en longeant la côte entre Saint-Guénolé et Le Guilvinec, l'océan est là invisible derrière son "mur". L'immensité cachée nous donne seulement l'idée d'une immensité encore plus vaste.
La nuit, le mouvement tournant, lancinant et puissant de la lumière du phare d'Eckmülh évoque un gyrophare dont l'ambition serait d'atteindre l'infini, de l'autre côté. Une alerte perpétuelle plus qu'un point de repère. Sa corne de brume symbole de son impuissance occasionnelle accentue encore l'idée du danger au delà de cette limite. Elle nous ignore, parce qu'elle s'adresse à ceux qui se trouvent derrière, en dehors de la limite. C'est une voix sans mélodie, la nôtre.
Tout autour du phare en automne, en hiver et en milieu de semaine, la vie est d'un calme extraordinaire. Bruno au Lak-Atao, Emma et Amédée au Doris attendent le client en sachant que personne ne viendra. Bruno s'amuse avec quelques amis de son âge. Une seule fille est là assise sur un tabouret. Elle attire les regards. Le sien se promène entre tous. Ils parlent de leur prochaine sortie au Penty, une boite de nuit. Emma espère un arrivage exceptionnel, un bus rempli de touristes égarés ou de congressistes par exemple seulement pour gonfler le chiffre d'affaires? Mais ce sont toujours les mêmes qui reviennent, des marins pêcheurs à la retraite, des sombres et son frère Jo, un ex-professeur de math qui enseigna à Abidjan puis à Madagascar. Ils sont tous là par obligation. Les uns ont le regard tombant, retombant en enfance, l'œil injecté de solitude. L'autre ne cesse de boire ses territoires lointains dans des verres plein de nostalgie transparente où se mêlent le souvenir d'une température et l'idée de rafraîchissement. Jo parle du naufrage d'un chalutier à l'aube de ce jour là. Personne n'a vu mais tout le monde sait ou le bateau s'est échoué : sur Tri Men. La corne de brume avait crié toute la nuit. Jo se dispute avec un jeune marin. Je ne comprends pas l'objet de leur discorde. Des mots m'échappent, des noms de lieux, des injures ? Jo termine par faire un plan sur son ticket de caisse. L'un dit que Tri Men se trouve à bâbord côté Kong, l'autre affirme que c'est à tribord côté Krugen. Jo pose alors son stylo à bille en le faisant claquer sur le comptoir et relève la visière de sa toque.
- Il faudrait vous mettre d'accord les marins et savoir où se trouvent les cailloux, c'est pas étonnant que certains s'écrasent dessus!
Le jeune marin m'explique la difficulté à entrer dans le port de Saint-Gué. L'alignement des lumières vertes au bout desquelles il faut virer pour trouver un autre alignement de lumières violettes afin d'être dans l'axe d'entrée du port.
Les autres ne disent rien. Toute leur vie a été dangereuse, toute leur vie ils ont été attendus, appelés, ils se sont partagés, ils ont voulu entendre le cri de la corne pour la confondre avec des rappels, des applaudissements. Aujourd'hui ils se retrouvent dans la seule vitrine embuée avec vue sur l'autre côté. Dans le calme et la passivité, on ne sait plus la différence entre ceux qui rêvent de repartir, ceux qui attendent pour attendre et les autres, plus jeunes toujours prêts, l'esprit vigilant tourné vers le vide. Mais ils sont tous là entre leur maison aux fenêtres orientées comme eux, vers le vide et ce rien comme si le danger était de s'éloigner du bord à reculons.
De derrière le bar Annie la fille d'Emma et Amédée surveillent le large. La moindre lueur dans le ciel à l'horizon l'oblige parfois à prendre le téléphone. Pense-t-elle toujours à son jeune frère qui jamais ne reviendra de là-bas?
Un jour n'y aura-t-il plus rien à regarder que la mer ? Ne plus attendre ceux qui chaque jour ne firent qu'un avec l'immensité, ceux qui furent l'océan et ne cessèrent de revenir le dire. Sans mots. Seulement avec du poisson.

©1995 Felipe Martinez