Une fonctionnaire

Une jeune fonctionnaire de la DRAC était assise à une table dans le hall en compagnie de la conseillère régionale au théâtre et de Nicolas le directeur du lieu et l'auteur d'une pièce qu'une comédienne allait lire ce soir là.
J'agrandis le cercle après avoir salué chaque personne. La jeune fonctionnaire me demanda ce que je faisais en ce moment. Les motivations de sa curiosité me paraissaient toujours devoir alimenter de futures conversations de couloirs. Donner des nouvelles fraîches et authentiques de la vie provinciale d'un artiste municipal ayant profité à un moment donné du soutien de la DRAC.
Cette jeune femme faisait partie de ces gens cultivés qui ont pris le risque de passer un concours administratif pour bénéficier de la sécurité de l'emploi tout en occupant un poste au pouvoir obscur de découvreur de talents. Une sorte de substitut de critique ou d'historien d'art, de galeriste...? Un rêve, être aristocrate, cultivé, généreux et de gauche.
Je lui répondis qu'en ce moment je me la coulais douce !
"- Alors tu es un homme heureux? Me dit-elle.
- Je ne pense même pas."
Avec un sourire forcé, elle me parla du catalogue d'artiste que la DRAC m'avait aidé à éditer un an et demi auparavant. Puis elle fit la grimace en me disant qu'il n'était pas parfait. Elle n'affirmait rien, ses mots étaient enveloppés de buée.
"- Mais l'entretien avec l'Histotien était...
Elle me coupa,
- L'entretien était vraiment très bien, parfait, génial.
- Mais il est vrai que les reproductions des photographies...
Elle me coupa de nouveau,
- C'est vrai que les photos étaient vraiment bien imprimées. C'est l'agence MBC qui l'a réalisé dit-elle à sa collègue en réitérant sa grimace.
Elle avait une voix en décalage avec son poids. Cette petite femme brune avait envie de séduire et tous les artistes étaient ses préférés. Petit gabarit en jupe courte elle aimait regarder les créateurs mâles en contre-plongée et ne surtout jamais les contrarier. Lorsqu'elle allumait une cigarette c'était pour mieux exprimer sa complicité. De chaque bouffée se dégageait un morceau de plaisir gigantesque. Elle portait toujours sa cigarette à sa bouche en plein milieu d'une phrase. Suspendus à ses lèvres nous attendions la chute. Elle aspirait une bouffée rapide, enlevait la cigarette entre l'index et le majeur et tirait la langue en avalant la fumée avant de terminer sa phrase.
Finalement le don qu'elle possédait comme beaucoup de fonctionnaires était d'aller au bureau chaque matin.

©1992 Felipe Martinez