Texte de présentation de Nicolas Peskine.

Est-ce l'averse violente, la fin des vacances, l'aube précoce d'un jour d'été, le fait est que les photos de Felipe Martinez révèlent toujours un monde déserté par ses occupants récents. Ainsi en est-il des rues commerçantes, des bars de plage, des promenades, des lieux industriels, toujours vides de toute âme humaine, plein d'une émotion grave et quelque peu ironique...
Quand Felipe Martinez fait des photos de théâtre, elles montrent des plateaux vides d'acteurs, des débris de décor entre deux scènes, comme si Martinez photographiait avec génie ce que Tchekhov décrit dans son chant du cygne, la scène et la salle abandonnées, tard dans la nuit.
Je retrouve aussi de Tati ou de Keaton chez Martinez. La ruée est passée, ou va passer, mais à l'instant suspendu de la photographie, le fragile calme s'est posé. Comme Tati ou Keaton, Martinez sculpte le silence, probable à peine en l'occurrence, silence d'or, silence sans morbidité, couleur de nos ciels peuplés d'hirondelles et de corbeaux.
Felipe est un ami et un maître en pureté artistique, un misanthrope généreux et sarcastique, un compagnon de route.
C'est un grand type maigre qui vit entre Orléans et Tours avec escales à Blois. Il arpente les villes des bords de Loire puis s'élance vers le monde : la Mongolie, l'Espagne du Nord-Ouest, le Portugal. Il est à la recherche de racines romanesques, excentré loin de sa terre à l'horizon ouvert, là où rien ne fait obstacle à l'idée forte.
L'homme libre a deux patries : celle, réelle, où chaque jour de sa vie se passe, d'où il veut s'échapper, où il construit méthodiquement la succession de lui-même, et l'autre, imaginaire, où se plantent ses racines, où sont supposés résider les antécédents et les ancêtres. La Loire est l'univers réel de Felipe, non pas qu'il en photographie exclusivement les flots et les cieux mats et lumineux qui s'y reflètent, mais parce qu'à son cours se déroulent amours et boulots. Santander est sa patrie rêvée, source sanglante de son épopée. Ville visitée et revisitée par l'artiste et sa caméra.
Mais la ville dont l'âme assoupie est suprêmement celle des photographies de Felipe Martinez, c'est Blois, endormie deux fois, par le temps qui est passé sur son histoire, par la baguette magique du photographe.

Exposition:
- Château de Blois octobre 1991

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